CORDON - JERUSALEM 2004 - Carnet de voyage

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de Louis de Mas Latrie (1815- 1897)
Récit de son voyage à Jérusalem en 1845.
Après Jérusalem, Louis continuera, avec ses amis, le voyage sur Le Caire et Alexandrie.
Vous pouvez retrouver les lettres de voyages de Louis sur :
http://www.mas-latrie.com/home/

Le Caire ce 15 décembre 1845

 

 

 

 

                                                                                  Mon bien cher Père,

 

 

            Vous serez surpris sans doute en lisant la date de cette lettre de voir que je me trouve en Egypte où vous ne pensiez pas que je dusse aller et où moi même je vous avoue, je ne comptais pas venir en quittant Paris. Ici, comme toujours, c’est bien le cas de le dire, l’homme propose et Dieu dispose. Au reste ce n’est rien de fâcheux qui m’y a amené bien au contraire, c’est une suite de circonstances favorables et un voyage très agréable quoiqu’un peu fatiguant et hasardeux. Je vais vous raconter tout cela en reprenant les choses au temps de mon séjour à Constantinople d’ou je vous ai écris le 17 octobre.

 

Je suis parti de Constantinople le 21 du même moi et suis arrivé à Smyrne, où j’ai revu M. Lattrie le 23. Il a été comme précédemment très obligeant et m’a invité à dîner chez lui. Le lendemain, j’ai dîné chez le consul avec le consul de Beyrouth et diverses personnes de Smyrne, et ce n’est que le 25 où le bateau à vapeur a repris sa route vers Chypre, en touchant à l’île de Chio et à l’île de Rhodes. Nous avons eu huit heures à passer en cette île ou du moins dans la ville que  nous avons parcouru avec beaucoup d’intérêt.

 

 Le 29, je suis débarqué à Larnaca, port de l’île de Chypre où s’arrêtent les navires et j’ai fait aussitôt porter mes effets à terre. J’ai été de suite faire ma visite au consul qui a voulu absolument que j’occupasse un appartement chez lui pendant tout le temps de mon séjour dans l’île ou à Larnaca. Il a tellement insisté que j’ai accepté parce que j’ai vu qu’il me l’offrait très sincèrement. Il est rare que les européens viennent visiter l’île de Chypre et quand ils arrivent, on est plein de prévenance pour eux. A peine installé, je reçu la visite du consul d’Angleterre qui m’invita à une grande fête qu’il veut donner le jour de noël (je ne pourrais pas m’y trouver) et du consul de Sardaigne qui m’offrit de me communiquer de nombreux documents sur l’île de Chypre. Je ne pus profiter tout de suite de l’offre obligeante de ces messieurs attendu que le Metternich, vapeur autrichien sur lequel j’étais venu à Larnaca partant le jour même, j’en profitais pour aller visiter Beyrouth que je désirais connaître.

 

Je comptais revenir quelques jours après en Chypre avec le même navire ; mais il n’en fut pas ainsi. Deux de mes compagnons de voyage, Mr Marnier, auteur de plusieurs voyages en Russie, en Suède etc. et Mr Workmann, jeune russe fort bien élevé, avaient le projet d’arriver jusqu'à Jérusalem, ce qui me tentait beaucoup ; un dîner chez le commandant de la frégate la Belle Poule, Mr Cunéo d’Ornano, qui nous invita le lendemain de notre arrivée, décida la fin de notre voyage. Mr d’Ornano nous dit que les officiers de son état-major se proposaient de visiter Jérusalem et la Terre Sainte avant le retour de la frégate en France, et qu’il ne pourrait être que très agréable pour tout le monde de se réunir pour faire route ensemble.

 

 Nous fîmes immédiatement nos préparatifs de départ, et le lendemain 4 novembre nous étions sur la route de Jérusalem au nombre de 12 personnes en comptant nos domestiques et nos guides. Nous étions tous à cheval comme vous le pensez bien car en ce pays ci on ne sait ce que c’est qu’une voiture. Plusieurs de ces messieurs avaient pris des armes en cas de quelques mauvaises affaires avec les bédouins, mais nous n’avons jamais fait de mauvaises rencontres et n’avons couru aucun danger. Les officiers, nos compagnons de voyage, étaient les mêmes qui ont figuré dans les dernières affaires du Liban et de Djoumi dont les journaux de France auront sans doute parlé.

 

 Le premier jour, nous allâmes coucher à Sion chez l’évêque qui nous abandonna son grand salon pour souper. Puis nous nous couchâmes sur les divans et nous levâmes de grand matin pour remonter à cheval. Notre deuxième halte fut à Tyr, la troisième à Saint Jean d’Acre, dans ces deux villes, nous descendîmes aux couvents franciscains qui accueillent toujours avec affabilité tous les voyageurs. De Saint Jean d’Acre, nous allâmes à Saphorie où est née la Sainte Vierge , puis à Nazareth où elle habitat longtemps. Nous couchâmes à Nazareth dans un très beau couvent et allâmes le lendemain d’abord à Caïffa et puis au Mont Carmel qui est un superbe couvent, où nous soupâmes. A notre arrivée on a fait arborer le drapeau tricolore sur le clocher du mont carmel, parce que le couvent comme tous ceux de la Terre Sainte sont spécialement sous la protection de la France. Nous aurions bien voulu passer quelques temps au Mont Carmel dont la situation au bord de la mer, sur un rocher élevé et au milieu d’un bois d’oliviers est très remarquable, mais nous étions pressés d’arriver à Jérusalem, nous redescendîmes à Caïffa dans la nuit  et comme on nous dit que la route jusqu'à Jaffa était peu sure, nous renvoyâmes nos chevaux , nous louâmes une barque et partîmes sur le champ. Il était minuit quand nous partîmes du port de Caïffa et le vent étant favorable, nous arrivâmes le lendemain à midi à Jaffa. Là, nous reprîmes les chevaux qui nous portèrent d’abord à Ramala et enfin à Jérusalem où nous entrâmes le  mercredi 12 à 4 heures du soir, nos deux janissaires en tête de la caravane. A moitié chemin, nous avions déjeuné chez un chef de bédouins appelé Abou Gosch, fameux scélérat qui n’a tué que 10 ou 12 personnes mais qui aime beaucoup les européens. Notre consul chez qui nous avions dîné à Jaffa nous avait donné des lettres pour lui, aussi nous accueillit-il fort bien et nous fit il apporter de suite, à la manière orientale des pipes du café des confitures des fruits etc.

 

Jérusalem est dans un paysage extrêmement triste et aride mais il y a dans la ville des lieux d’un si haut intérêt que l’on ne pense guère à s’occuper de la campagne. Nous avons tous assisté comme vous le pensez bien à la messe au Saint Sépulcre et avons visité le Calvaire, le Mont des Oliviers, la voie douloureuse, le palais de David etc. etc. Tous ces lieux sont pleins des souvenirs les plus grands et les plus intéressants. Il y a sur la montagne des Oliviers un terrain enclos que l’on croit être l’endroit même où l’on dit que Jésus Christ se reposa avant d’être trahis par Juda. Les religieuses du couvent quand un des oliviers de ce terrain vient à mourir, font faire des chapelets avec le bois de l’arbre. Les chapelets sont extrêmement simples mais vous les trouverez comme moi je pense bien précieux. Aussi, j’en rapporte plusieurs en France et comme je pense qu’il vous sera agréable peut être d’en donner un ou deux, je vous en réserve quatre avec plaisir. Ne disposez pas je vous prie de plus de trois, je craindrais de ne pouvoir remplir vos promesses ; mais vos quatre sont dés à présent en réserve. Ils ont étés bénis sur le Saint Sépulcre même.

 

Un jour fut employé  à visiter Bethléem qui n’est qu’a deux heures de Jérusalem et deux journées à aller à la mer morte et au Jourdain. J’ai puisé une bouteille d’eau à l’endroit même où Jésus Christ fut baptisé par Saint Jean et, si elle arrive à bon port en France, je vous en donnerais avec plaisir une partie.

 

Nous avons reçus plusieurs invitation à Jérusalem qui nous ont permis de connaître un peu la société et les usages de la ville. Nous avons dîné chez le consul de France et nous avons passé une soirée agréable chez le consul de Sardaigne . Le pacha, gouverneur de la ville nous a aussi invités et nous avons pris sur ses divans, le café, la pipe et les confitures. Les officiers de la Belle Poule ayant reçu l’ordre de revenir immédiatement à Beyrouth, d’ou la frégate devait partir pour la France, nous leur avons dit adieu à Jérusalem et quelques jours après nous avons nous même quitté la ville ( le 19 novembre ) et sommes revenu à Jaffa.





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